Discours de Dakar : L’Afrique répond à Sarkozy

mars 27, 2008

Discours de Dakar : L’Afrique répond à Sarkozy

7 mars 2008

L’Afrique Répond à Sarkozy, ouvrage collectif d’intellectuels africains publié en réaction au Discours de Dakar, a été présenté par le chroniqueur du Monde Philippe Bertrand comme un « étalage souvent atterrant d’absurdités, d’approximations et de conformisme intellectuel. » M. Jean-Luc Raharimanana, l’un des signataires, a proposé sans succès au Monde un droit de réponse, que nous reproduisons ici, accompagné de la réaction de M. Makhily Gassama, ancien ministre de la culture du Sénégal et coordinateur de l’ouvrage, dont M. Bertrand avait dit qu’ « avec lui le pire était atteint. »

afrique répond à Sarkozy

Droit de réponse par Jean-Luc Raharimanana, refusé par Le Monde : Lettre ouverte à Philippe Bernard

J’ai lu votre article concernant notre ouvrage collectif « L’Afrique répond à Sarkozy ». Permettez-moi ce droit de réponse même si votre texte s’acharne plus particulièrement sur Makhily Gassama, le coordinateur de l’ouvrage. Vous amenez sa contribution sur le terrain d’un débat complètement faussé : un débat d’ignare et d’obscurantiste. Alors que Makhily Gassama passe en revue le piège du mépris tendu au nègre tout au long de l’histoire, vous lui mettez sous la plume les mots de ceux qu’il combat, avant de le traiter de paranoïaque et d’antisémite ! Que devrons-nous penser de ce procédé que communément on appellerait pernicieux ?

(JPG)Vous parlez ensuite pour l’ensemble du livre d’un étalage atterrant d’absurdités et d’approximations sans le démontrer ! Le lecteur doit bien sûr vous croire sur parole, vous qui êtes « spécialiste de l’Afrique », contrairement à Makhily Gassama qui a consacré quarante ans de sa vie à sillonner le continent. N’en parlons pas des autres contributeurs comme Djibril Tamsir Niane, co-auteur avec feu Joseph Ki-Zerbo de « L’Histoire générale de l’Afrique » (Unesco/Présence Africaine), ils ont sûrement besoin de vos lumières de grand critique et de juge suprême. Je passe volontairement sous silence le nom de Théophile Obenga : tout ce qui se rapporte à Cheikh Anta Diop a le don d’exaspérer certains cercles bien identifiés et assez douteux.

Plus loin, le reste des contributions ne témoignent pour vous que d’un monceau d’aigreurs accumulées – depuis l’esclavage jusqu’à la Françafrique. « Monceau d’aigreurs » donc lorsqu’il s’agit de dénoncer les forfaits subis par l’Afrique ? Tant de crimes contre l’Humanité, tant de constance dans la cruauté résumés en une seule expression : monceau d’aigreurs ! Quel mépris, quel manque de vision critique…

Et quand vous me citez : « L’immense majorité des Africains n’attend de la France ni repentir ni excuse », serait-ce pour mieux conforter la non repentance clamée du sommet de l’Etat-Sarkozy ? Vous occultez le fond de mon article : l’Afrique, malgré les trahisons de ses dirigeants, a, vaille que vaille, commencé son travail de mémoire, et invité la France à faire de même. Selon vous, dans ce grand délire, il n’y aurait qu’Ibrahima Sall pour avoir une hauteur de vue. Par une phrase qui comme par miracle pose la France sur un piédestal : la nation la mieux placée pour inspirer à l’Afrique “l’universel-concret”…

Soyez certains que le public qui connaît bien l’Afrique ne sera pas dupe de votre numéro de tam-tam.

JL. Raharimanana, co-auteur du livre ” L’Afrique répond à Sarkozy source : Senactu

Réponse de Makhily Gassama : PHILIPPE BERNARD OU LA VOIX DU MAÎTRE

(JPG)La critique des œuvres de l’esprit a toujours été, depuis l’adolescence, ma principale occupation. C’est dire que j’aime la critique quand elle n’est pas fondée sur la mauvaise foi, quand elle n’est pas dictée par cette malhonnêteté intellectuelle qui a toujours caractérisé les esprits faibles à court d’arguments. Ils n’ont qu’injures à la bouche. Le journaliste Philippe Bernard se trompe d’époque et de génération. Il oublie qu’il n’y a, désormais, ni maître ni valet. Dans son foudroyant réquisitoire contre L’Afrique répond à Sarkozy, publié dans le quotidien Le Monde du 28 février 2008, sous le titre surprenant « Des intellectuels africains en colère », il a encore fait la preuve de sa légèreté, de sa malhonnêteté et de ses limites intellectuelles, qui ne surprennent pas les lecteurs de ce médiocre et prétentieux « spécialiste de l’Afrique ». Le temps est révolu où le jugement sans fondement du plus piètre journaliste de l’hexagone pouvait nous faire trembler d’effroi en Afrique.

Le Monde est un grand journal qui n’échappe pas, en France, à la règle générale qui régit les services africains des médias : la promiscuité de l’excellence et de la médiocrité. On y trouve des hommes et des femmes de compétence et de rigueur, respectables, tout soucieux du développement du continent ; comme on y trouve aussi les rebuts de la presse française, des aventuriers sans culture, fanfarons, au ton toujours péremptoire, affairistes, qui broient du nègre, dont la seule force réside dans leur ancrage dans le système de domination et de prédation que nous ne cesserons jamais de dénoncer avec force et entêtement ; ces faux spécialistes – il y en a de plus en plus dans les médias français – ne sont là, en vérité, que parce qu’ils ne sont spécialistes de rien. Nous les connaissons, et Philippe Bernard en est un.

Le rôle des médias dans les relations de l’Europe et de l’Afrique ne sont pas négligeables. Ce sont les prétendus « spécialistes de l’Afrique » qui constituent les funestes et opaques écrans entre le peuple français et le continent africain ; aucune image positive de ce continent ne doit passer la rampe, ne doit être soumise à ce peuple généreux et juste. Ce sont eux les principaux pourfendeurs de la coopération entre la France et ses anciennes colonies, une coopération qui peine à se fonder sur le respect de la dignité des différentes parties. Ce sont ces misérables prétendus « spécialistes de l’Afrique », qui ont largement contribué, tant sous les régimes coloniaux que de nos jours, au patient processus d’infantilisation de l’Africain aux yeux du monde, surtout aux yeux de leurs populations ; ils continuent d’épauler la Françafrique tout en faisant semblant de militer pour certaines causes certes justes, mais sans conséquences notables sur le développement réel de nos pays. Les vraies causes, ils les combattent tantôt sournoisement tantôt avec effronterie.

Il n’est pas idiot – et c’est, ici, le seul mérite de ce journaliste inculte – de s’en prendre à moi, initiateur du projet de cet ouvrage collectif, dans le but de démolir l’ensemble de l’édifice. Aux yeux de ce médiocre critique littéraire, j’ai eu le tort, dans ma contribution à L’Afrique répond à Sarkozy, de suivre et de dépeindre le mépris qui a couvert le nègre à travers des millénaires, de la malédiction de Cham à nos jours ; je n’ai pas le droit, en passant, d’évoquer l’esclavage, la colonisation et de porter des jugements, éclairés par des preuves, sur la Francophonie, de me référer à des sommités intellectuelles, comme Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga et tant d’autres, que ce grandiloquent journaliste appelle « groupuscule africain antisémite » ; c’est toujours ça, l’argument des médiocres ; ce qui révèle, du reste, de façon flagrante, son ignorance totale des réalités africaines contemporaines. La médiocrité, dans cet univers médiatique français, est toujours prompte à brandir les épouvantails traditionnels.

Je n’ai pas le droit, à ses yeux, de m’exprimer avec assurance, d’étaler mes convictions, mes expériences de plus de quatre décennies de travail acharné sur le terrain africain, je n’ai pas le droit de m’adresser ainsi à nos partenaires français. Quelle prétention abominable ! Pour Philippe Bernard, de la part d’un Africain, d’un valet qui vient à peine de sortir du joug de son pays, actuellement nourri et blanchi par son pays, c’est « condescendant », « paranoïaque », et l’ouvrage, dans son ensemble, est aussitôt jugé comme « un étalage souvent atterrant d’absurdités, d’approximations et de conformisme intellectuel », autant de jugements hâtifs et téméraires sans la moindre preuve à l’appui. Insister, dans le processus de développement de nos pays, sur l’indispensable implication des forces vives de la nation, des acteurs internes, souvent ignorés des gouvernants, dénoncer les désastres causés par la Françafrique sur nos terres, exiger une coopération juste, fondée sur le respect réciproque, bref réclamer à haute voix une rupture significative des relations entre l’Afrique et la France grâce à une remise en question totale de notre politique commune de coopération, c’est, pour Philippe Bernard, « manquer de réponses convaincantes au sous-développement du continent » puisque sans la volonté de la France il n’y aura pas de développement.

« La hauteur de vue », pour ce curieux critique, consiste à mettre la France, dans nos systèmes de coopération, au-dessus de toutes les nations du monde : le maintien du pacte colonial, quoi ! D’où les citations tronquées – renvoyant à la France – qu’il a hâtivement tirées des textes de Raharimanana, de Mwatha Musanji Ngalasso et de Ibrahima Sall, comme si les autres pays d’Europe et d’ailleurs n’existaient pas, citations qui, isolées de leur contexte, semblent répondre, aux yeux du lecteur non averti, aux préoccupations de ce journaliste véreux. Un de ses objectifs, ici, est d’opposer les auteurs les uns aux autres. Demain, il cherchera à opposer les auteurs de ce livre à l’ensemble des intellectuels africains. Vaine tentative car l’Afrique est majeure. Et nous lui répondrons.

Au fait, il n’a pas lu l’ouvrage dont il parle avec une fausse assurance tant il est pressé d’orienter, dans la presse française, les critiques dans le sens souhaité ; c’est le comble de la malhonnêteté intellectuelle ; il s’est contenté de parcourir quelques lignes pour pondre son papier plein de mépris, voire de haine au nom d’un quotidien aussi respectable que Le Monde. Les jugements injurieux qu’il adresse aux auteurs sans s’appuyer sur les idées développées par ces derniers – idées qu’il ne connaît pas – et les citations volontairement dévoyées le prouvent suffisamment.

Le souci qui occupe l’esprit vicieux de cet homme est clair : jeter l’opprobre sur le travail accompli pour éloigner les lecteurs de son journal de L’Afrique répond à Sarkozy en s’appuyant surtout sur les épouvantails traditionnels bien connus. Les intellectuels africains y sont habitués, à commencer par les plus grands d’entre eux. Pour une fois, Philippe Bernard sera manifestement démasqué : le lecteur lira l’ouvrage à la fausse lumière de ses fausses accusations, et il élaborera son propre jugement en toute liberté.

* Makhily Gassama, co-auteur et coordinateur du livre ” L’Afrique répond à Sarkozy “. source : Senactu


Propos de Mr Philippe Bernard dans le Monde du 28.02.08

mars 27, 2008

Des intellectuels africains en colère

LE MONDE | 28.02.08 | 16h58  •  Mis à jour le 28.02.08 | 16h58

Séculaire, l’histoire d’amour ambiguë que vivent la France et l’Afrique ne date pas de l’élection de Nicolas Sarkozy. Mais il a suffi d’un discours, prononcé à Dakar le 26 juillet 2007, pour que le nouveau président de la République réveille les pires accusations de condescendance et de néocolonialisme.

Sentencieux, essentialiste, le “discours de Dakar” a été reçu comme une insulte par les universitaires qui composaient l’auditoire. Là où ils attendaient les signes de la “rupture” annoncée dans les relations franco-africaines, ils n’ont eu droit qu’à un procès en responsabilité et à une justification de la colonisation.

Sept mois plus tard, alors que M. Sarkozy s’apprête à prononcer, en Afrique du Sud, un nouveau discours, sont publiées les “réponses à Sarkozy” d’une vingtaine d’intellectuels africains. L’ennui est que l’ouvrage, plutôt que de développer des ripostes constructives et des analyses opérationnelles, offre un étalage souvent atterrant d’absurdités, d’approximations et de conformisme intellectuel. Comme si seule l’outrance grandiloquente pouvait rétorquer à l’agression pontifiante.

Le pire est atteint dès le premier texte signé de Makhily Gassama, ancien ministre de la culture du Sénégal et coordonnateur de l’ensemble. A le lire, Nicolas Sarkozy n’est rien d’autre que l’héritier de l’Ancien Testament qui, avec la malédiction de Cham – qui fut maudit pour avoir vu la nudité de son père, Noé -, a diffusé le mythe du malheur des Noirs. L’esclavage des Hébreux sous les Egyptiens – un peuple de Noirs – serait à l’origine de ce bannissement. L’auteur reprend ainsi des thèmes chers aux groupuscules africains antisémites. Le texte atteint le délire en dressant un parallèle entre Moïse et… Hitler.

L’esclavage, la colonisation et même la francophonie, “cette honteuse escroquerie planétaire”, ne seraient ainsi que des manifestations de ce “piège infernal” tendu aux Africains “depuis l’Arche de Noé”, et mis “au service des intérêts occidentaux”. Sur pareil présupposé, comment construire des réponses convaincantes au sous-développement du continent ?

Heureusement, les autres contributions ne reprennent pas ces divagations paranoïaques. Elles témoignent du monceau d’aigreurs accumulées – depuis l’esclavage jusqu’à la “Françafrique” -, et révélées par le discours de M. Sarkozy. Mais aussi de la difficulté des intellectuels à analyser les errements de responsables africains autrement qu’à travers le soutien de la France néocoloniale. Les promesses de M. Sarkozy leur avaient fait espérer une plus grande vigilance démocratique de la part de Paris. La profondeur de la déception est à la hauteur des attentes qui, même sous la hargne, s’expriment avec force.

Mais l’exigence d’un nouveau dialogue franco-africain suppose un préalable auquel le président français n’a pas souscrit. “L’immense majorité des Africains n’attend de la France ni excuse ni repentir. Depuis longtemps, elle a pardonné. Ce que l’Afrique attend, c’est la fin de l’occultation de faits historiques”, écrit ainsi Raharimana, écrivain malgache.

L’Afrique est prête à reconnaître “sa part de responsabilité dans son propre malheur” à condition que la France en fasse autant à propos de la colonisation, précise le sociolinguiste Mwatha Musanji Ngalasso. A cet égard, la présentation par le président des échecs actuels du continent comme justifiant a posteriori la colonisation, a joué le rôle d’un chiffon rouge. De même, sa célébration du métissage euro-africain a été perçue comme une hypocrisie dans la bouche du champion des expulsions d’immigrés.

Et il faut toute la hauteur de vue de l’économiste sénégalais Ibrahima Sall pour voir dans la provocation de M. Sarkozy une invitation à “construire une politique de l’universel-concret” que “nulle autre que la France n’est mieux placée (…) pour inspirer”.


“L’Afrique répond à Sarkozy. Contre le discours de Dakar” dirigé par Makhily Gassama. Ed. Philippe Rey, 480 pages, 19,80 €

Philippe Bernard

Article paru dans l’édition du 29.02.08.
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Jacques Bouveresse : la philosophie morale s’est complètement substituée à la philosophie sociale

mars 27, 2008

Jacques Bouveresse : la philosophie morale s’est complètement substituée à la philosophie sociale

21 mars 2008

« Sur les incendies des immeubles vétustes où étaient entassées des familles immigrées, sur la crise des banlieues, sur les mobilisations contre le CPE, nous n’avons pas entendu ou lu la moindre réaction de nos grandes têtes pensantes ; pas une n’a réagi. Autrement dit, la question sociale a disparu. C’est bien ce que Bourdieu avait prévu dans les dernière années de sa vie. Nous en parlions souvent. » Le philosophe Jacques Bouveresse s’interroge sur le rôle des intellectuels et des médias. « Sommes-nous maîtres de nos croyances ? Jusqu’à quel point sommes-nous libres à leur égard ? Ce problème est lié notamment à l’usage que l’on fait ou ne fait pas de l’information disponible et aux possibilités de manipulation et d’endoctrinement. »

Entretien avec la revue Nouveaux Regards, juillet 2006 (extraits)

Nouveaux Regards : Nous souhaiterions, si vous le voulez bien, connaître l’état de vos réflexions et de vos travaux en matière philosophique, mais également vous interroger sur les problèmes d’actualité politique et sociale. En particulier, qu’en est-il, selon vous, des rapports entre le politique, les intellectuels et le pouvoir médiatique ?

Jacques Bouveresse : Je viens de publier un article sur la question des médias et des intellectuels dans Le Monde diplomatique de mai dernier. J’en suis arrivé, je l’avoue, à un état assez voisin de la dépression vis-à-vis du monde intellectuel.

Sur les incendies des immeubles vétustes où étaient entassées des familles immigrées, sur la crise des banlieues, sur les mobilisations contre le CPE, nous n’avons pas entendu ou lu la moindre réaction de nos grandes têtes pensantes ; pas une n’a réagi. Autrement dit, la question sociale a disparu. C’est bien ce que Bourdieu avait prévu dans les dernière années de sa vie. Nous en parlions souvent.

La philosophie morale s’est complètement substituée à la philosophie sociale. Vous remarquerez que les livres qui se vendent se situent dans le registre « apprendre à vivre », comme ceux de notre illustre ex-ministre Luc Ferry. Vous remarquerez aussi la façon dont Alain Finkelkraut s’est exprimé sur le problème des banlieues, ou Hélène Carrère d’Encausse. Ce que nous avons entendu m’a semblé, dans leur cas, positivement honteux ; mais cela ne scandalise plus vraiment, parce que la prédication morale remplace de plus en plus la réflexion sur le social.

Pour ce qui concerne la relation du monde politique et médiatique avec les intellectuels, le phénomène BHL m’intéresse depuis longtemps. Il y a d’ailleurs aussi la question des relations du monde politique avec les intellectuels. Les politiques sont tous béats d’admiration devant Bernard-Henri Lévy. J’ai lu le livre que Nicolas Beau et Olivier Toscer lui ont consacré. On y trouve une citation assez incroyable de Bernard Kouchner qui aurait dit : « Oh BHL, on savait depuis le début que c’était du toc, et qu’on a laissé faire. L’idéologie française, c’est aussi ça, parfois : conforter les intellectuels, même quand ils barbotent dans l’approximation et l’erreur. ».

J’ai trouvé ces propos effarants. Cela revient en gros à dire que, à tout prendre, mieux vaut passer pour des cyniques que pour des gogos. Les politiciens n’ont tenu aucun compte de ce qu’ont dit des gens sérieux et informés (comme par exemple Pierre Vidal-Naquet ) à propos de certains des livres de BHL. On n’est arrivé à rien, et en partie à cause de l’attitude du monde politique qui se prosterne devant la célébrité, alors qu’il ignore totalement les représentants de l’université lorsqu’ils essaient de dire « non ». Contre ce genre de chose, les arguments ne pèsent à peu près rien.

Comment travaillez vous ?

(…)

Le problème de la croyance est de plus en plus à l’ordre du jour, et cela fait des années que je m’en préoccupe. Y a-t-il, comme on le dit, un retour du religieux, ou bien n’est-ce qu’une simple apparence ? Ce qui « revient » mérite-t-il, véritablement, d’être appelé le religieux, ou bien ne s’agit-il pas en réalité de quelque chose d’autre ?

J’ai été beaucoup intéressé, sur ce point, par le livre de Georges Corm, La Question religieuse au XXIe siècle, qui montre que, s’il y a des formes nouvelles d’irruption du religieux dans le champ politique, il n’y a probablement pas de retour de la religion elle-même. J’ai aussi relu avec beaucoup de plaisir et de profit certains classiques comme Les Variétés d’expériences religieuses, et La Volonté de croire de William James.

Quel est le rôle respectif que jouent la volonté et l’intellect dans la croyance ? Sommes-nous maîtres de nos croyances ? Jusqu’à quel point sommes-nous libres à leur égard ? Ce problème est lié notamment à l’usage que l’on fait ou ne fait pas de l’information disponible et aux possibilités de manipulation et d’endoctrinement.

Alors que nous n’avons, en théorie, jamais été aussi bien informés, il n’est pas du tout certain que nous soyons réellement mieux armés pour lutter contre les croyances irréfléchies ou erronées. On peut se demander, par exemple, si l’influence des médias contribue à développer ou, au contraire, à amoindrir la capacité de jugement et la liberté intellectuelle.

Chomsky est, à cet égard, un des intellectuels qui me fascinent le plus, et je ne suis pas sûr que l’on ait mesuré réellement l’importance de ce qu’il est en train de faire. Dans ses écrits actuels, il est d’une violence inimaginable à l’égard de son propre pays, les Etats-Unis, il accuse ouvertement le gouvernement américain d’avoir un comportement et une politique criminels. Et il pose cette question qui me tourmente depuis très longtemps : que pouvons-nous et que devons-nous faire pour que les gens deviennent un peu plus capables de pratiquer ce qu’il appelle l’ « autodéfense intellectuelle » ? De se défendre réellement quand ils sont en état de légitime défense, face à la propagande, à la manipulation, au mensonge d’Etat et au mensonge médiatique, etc.

(…)

N.R : Vous revenez souvent à Karl Kraus. Quelle est son actualité sur la question du pouvoir des médias et de la presse ?

Il est paru, ces derniers temps, une cascade d’ouvrages critiques sur la presse. Mais ce n’est pas tout de formuler des diagnostics, il faut aussi en tirer des conclusions. Or je n’ai pas l’impression que tel ait été le cas. Kraus disait que l’anti-corruptionnisme abstrait sert la corruption. Ce que l’on aimerait voir, ce sont des changements concrets et l’on n’en voit pas beaucoup. Ainsi, les phénomènes d’« emballement » médiatique, par exemple, peuvent avoir un effet absolument destructeur sur la vie des gens (voir notamment ce qui s’est passé à l’occasion du procès d’Outreau).

On aimerait, après coup, que la presse ne se contente pas d’excuses plus ou moins hypocrites, mais reconnaisse clairement ses fautes et fasse le nécessaire pour qu’elles ne se répètent pas. Mais ce n’est pas du tout l’impression qu’elle me donne. Pour être tout à fait franc, je dois dire que son pouvoir (et sa bonne conscience) me font toujours un peu peur.

Regardez ce qui s’est passé avec la presse américaine, qui passe en général pour ce qui se fait de mieux en matière de sérieux et d’indépendance. Au moment du déclenchement de la guerre en Irak, elle s’est prêtée largement à une opération de manipulation et de propagande en faveur d’une guerre que les responsables politiques et militaires étaient décidés à déclencher de toute façon. . Elle a cru et diffusé largement les mensonges du gouvernement Bush, et l’a reconnu par la suite. Mais qu’est-ce qui empêche que cela recommence exactement de la même façon la prochaine fois ? Je trouve cet exemple particulièrement inquiétant.

De façon générale, je me sentirais un peu plus rassuré si, pour parler comme Kraus, il y avait des conséquences et si les bévues monumentales et les fautes inexcusables étaient réellement sanctionnées, au moins par le mépris du lecteur. Et je préférerais, autant que possible, ne pas avoir à compter uniquement sur le sens moral et le sens de la responsabilité dont la profession journalistique ne perd pas une occasion de faire état et qu’elle considère comme une garantie suffisante pour que le pire soit évité.

Il se pose également – elle est même plus que jamais à l’ordre du jour – la question de l’indépendance de la presse par rapport au pouvoir économique, et en particulier celle du rôle déterminant que joue la publicité. Quand on voit l’évolution de certains journaux, notamment de Libération, on est obligé de se poser certaines questions. Peut-on rester libre quand on devient économiquement dépendant à ce point ? Kraus, qui a commencé à publier sa revue, Die Fackel, en 1899, a toujours pensé qu’il ne pouvait pas y avoir d’indépendance intellectuelle et morale sans indépendance économique.

Le problème important, en ce qui concerne la corruption, n’est pas le fait qu’elle existe, mais bien la tolérance et la compréhension dont elle bénéficie. Comment expliquer autrement le succès politique d’un personnage aussi corrompu (et corrupteur) que Berlusconi qui, pour un peu, aurait réussi à se faire reconduire au pouvoir et espère bien, du reste, y revenir rapidement ? Ce sont les citoyens ordinaires qui commettent une faute quand ils renoncent à sanctionner la corruption notoire et choisissent même, dans certains cas, de la récompenser.. Comme le dit Kraus, le mot d’ordre semble être plus ou moins : « Ne perturbez pas les gens, mettez-vous à table ». Autrement dit, « N’embêtez pas les gens avec la corruption, faites en plutôt autant si vous le pouvez ».

C’est désolant car, en France comme ailleurs, il y a un nombre considérable d’hommes et de femmes politiques qui sont très honnêtes, mais en même temps on a l’impression que, même eux, par solidarité, hésitent souvent à dénoncer ouvertement les brebis galeuses. Des exemples comme ceux de Pasqua ou de Tibéri, qui n’ont jamais jusqu’à présent été sanctionnés pour quoi que ce soit, incitent fortement à se demander s’il n’y a pas une sorte de prime à la corruption, tolérée plus ou moins par le monde politique lui-même. Ceux qui protestent sont qualifiés avec mépris de « moralistes », de puritains ou, pire encore, d’inquisiteurs. C’est désastreux, parce que le monde politique n’a sûrement pas fini de payer le discrédit dans lequel il est tombé et ne semble avoir aucune envie réelle de sortir.

N.R : On a l’impression d’une réelle collusion entre les grands médias, les intellectuels et le pouvoir de l’argent. Comment en sortir ?

J.B : Karl Kraus parlait de la détresse pitoyable des gens honnêtes face aux gens culottés, je dirais « culottés et malhonnêtes ». Les honnêtes gens ont rarement eu autant de raisons de se sentir floués et d’éprouver un sentiment de détresse face à l’arrogance et l’impudence des détenteurs du pouvoir et de l’argent qui se considèrent comme au-dessus des règles. Quand je vois le degré auquel on est tombé sous la domination du pouvoir de l’argent, c’est terrifiant.

BHL nous a avertis à différentes reprises qu’il ne fallait surtout pas « diaboliser » l’argent (c’est, d’après lui, une idée dangereuse et, pour tout dire, préfasciste). Mais quand on observe avec quels égards et même quelle vénération l’argent est traité aujourd’hui, il n’y a sûrement pas de souci à se faire. Pour ma part, j’ai plutôt le sentiment qu’il est proprement divinisé ! Je suis consterné par la passivité totale d’un monde intellectuel qui contemple sans réagir l’évolution d’un capitalisme en train, à bien des égards, de redevenir plus ou moins sauvage.

Kraus avait déjà commencé à se battre contre l’avènement d’une forme de capitalisme essentiellement spéculatif et financier, orienté essentiellement en fonction du profit des patrons et des actionnaires, et non de l’intérêt des salariés, des entreprises et du pays lui-même. C’était déjà le cas, d’après lui, de certaines des entreprises industrielles les plus puissantes en Autriche. Compte tenu de ce qui est en train de se passer en ce moment, il y a des textes de la Fackel qui, même s’ils ont été publiés dans les premières années du XXe siècle, sont particulièrement intéressants à relire aujourd’hui.

Puisqu’il faut s’occuper de ce qui nous concerne et de ce que nous pouvons faire, pour notre part, il y a des raisons de s’inquiéter de la façon dont la relation du monde intellectuel à l’univers du marché universel et au pouvoir de l’argent a changé. On est évidemment loin de l’époque de Sartre. Il y a quelque chose d’assez insupportable dans la façon dont tout le monde, intellectuels compris, s’accorde aujourd’hui pour célébrer les vertus du capitalisme triomphant, de la croissance sans fin et de la compétition sans règles pour la suprématie économique.

Quand on sait qu’il y a 6000 travailleurs qui meurent chaque année dans les mines en Chine, cela donne sérieusement à réfléchir. Je ne parle pas, bien entendu, de la situation de l’Afrique. Quand j’entends parler de « la France qui gagne », je ne peux pas m’empêcher de penser que, de façon générale, qu’il s’agisse des individus ou des nations, certains ne gagnent que parce que d’autres perdent.

Propos recueillis par Evelyne Rognon et Régine Tassi

Philosophe réaliste, éminent spécialiste de Wittgenstein et de la philosophie analytique, Jacques Bouveresse est aussi connu pour des ouvrages critiques sur les impostures scientifiques et intellectuelles. Il est professeur au Collège de France où il occupe la chaire de philosophie du langage et de la connaissance.


Les besoins en énergie et en eau deviennent incompatibles

mars 27, 2008

Les besoins en énergie et en eau deviennent incompatibles

14 mars 2008

La production d’énergie et la ressource en eau sont indissociables. Il faut beaucoup d’eau pour produire de l’énergie. Il faut beaucoup d’énergie pour fournir de l’eau. Les deux sont inextricablement liés, et les besoins s’accroissent pour ces deux ressources. L’arrivée des biocarburants amplifie encore ce problème. Ce ne sont pas moins de 23 000 litres d’eau qui sont nécessaires pour obtenir les 27 kilos de soja qui à leur tour permettront de produire 4 litres de carburant.

Par Robert S. Boyd, McClatchy Newspapers, 13 mars 2008

« L’approvisionnement en eau est aussi important que celui en pétrole », déclare Charles Groat, un géologue et expert sur ces questions à l’Université du Texas à Austin.

A l’inverse, « l’utilisation de l’eau exige une énorme quantité d’énergie », note Peter Gleick, le président du Pacific Institute for Studies in Development, Environment and Security, situé à Oakland, en Californie.

Au moment où les États-Unis tentent de réduire leur dépendance envers le pétrole en provenance de l’étranger en produisant plus d’énergie à partir de sources internes tels que l’éthanol, ils sont également confrontés à des tensions sur la ressource en eau.

L’eau est nécessaire pour l’exploitation minière du charbon, le forage de puits de pétrole, le raffinage de l’essence, la production et la distribution d’électricité ainsi que pour l’élimination des déchets, note M. Gleick.

« La principale utilisation de l’eau est celle du refroidissement des centrales électriques », a-t-il rappelé lors d’une conférence devant un groupe d’experts réunis sur le thème des interactions entre eau et énergies, à Boston le mois dernier.

Aux dires de Vince Tidwell, un expert de gestion de l’eau au Sandia National Laboratory d’Albuquerque au Nouveau Mexique, plus de 40% de l’eau pompée des rivières, des lacs et des puits serait utilisée pour la production d’énergie, et le reste principalement pour l’irrigation.

Si la majeure partie de l’eau utilisée pour la production d’énergie retourne à sa source, elle est souvent polluée, réchauffée, et présente une valeur moindre.

En conséquence, « l’utilisation accrue d’eaux saumâtres ou dégradées pourrait s’avérer nécessaire dans certains domaines », a averti le Département de l’Energie US dans un rapport transmis au Congrès l’an dernier.

Sur l’autre versant, de grandes quantités d’énergie sont requises pour pomper, transporter, traiter et distribuer l’eau.

A titre d’exemple, l’agence du California State Water Project, qui capte les eaux dans les montagnes de Tehachapi appartenant au bassin hydrologique de Los Angeles, est « la plus importante utilisatrice d’énergie en Californie, » observe M. Gleick.

(JPG)Le chauffage de l’eau pour les usages domestiques, vaisselles, lessives, douches, est également gros consommateur d’énergie.

« L’usage d’un robinet d’eau chaude pendant cinq minutes, est équivalent à la consommation d’une ampoule électrique de 60 watts pendant 14 heures », selon les calculs de M. Gleick. « La meilleure façon d’économiser l’énergie serait peut-être d’économiser de l’eau chaude, » conseille-t-il.

Par le passé, la plupart des conflits pour l’accès à l’eau sont nés dans des régions arides, en raison des besoins de l’agriculture pour une ressource limitée. Mais la demande issue du secteur de l’énergie commence à influer sur la politique de l’eau et vice-versa.

Gleick cite ces exemples : La Tennessee Valley Authority a dû réduire la production d’une centrale nucléaire pour éviter toute surchauffe de la Tennessee River. La ville de Londres a rejeté un projet d’usine de dessalement d’eau, car trop gourmand en énergie. Amsterdam devrait de son côté se lancer tout d’abord dans la construction d’éoliennes pour produire de l’électricité, avant de pouvoir créer une usine de dessalement.

L’une des difficultés rencontrée provient du fait que n’existe aucune instance chargée de coordonner à un haut niveau l’utilisation de l’eau et de l’énergie. Au moins 20 organismes fédéraux, de même qu’une multitude d’Etats et de collectivités locales, exercent une responsabilité partagée en la matière.

« Nul n’est responsable », remarque M. Groat, ancien directeur de l’US Geological Survey à Washington. « Les planificateurs des projets du secteur de l’énergie considèrent que nous aurons suffisamment d’eau. Et les planificateurs des projets pour l’eau partent de l’hypothèse qu’ils auront suffisamment d’énergie. »

Le problème va s’aggraver, selon Michael Webber, un ingénieur en mécanique à l’International Center for Energy and Environmental Policy, qui rassemble scientifiques et ingénieurs à l’Université du Texas à Austin.

« Les carburants du futur risquent d’être très intensifs en consommation d’eau », prévient-il.

En effet, selon M. Webber, parcourir 1,6 km grâce à l’éthanol nécessite de consommer 600 litres d’eau pour irriguer le maïs à partir duquel il aura été produit. Même les véhicules dotés d’une propulsion hybride et pourvus de batteries, qui sont considérés comme les plus efficace, consomment l’équivalent de 10 litres d’eau pour chaque 1,6 km parcouru, dit-il.

L’unité de compte se transforme. Au lieu calculer la consommation en comptabilisant les « km par litre d’essence, on bascule vers le décompte des litre d’eau par kilomètre, » note-t-il.

Malheureusement, la ressource en eau ne cesse de diminuer alors même que la demande en énergie augmente.

« Les inquiétudes au sujet du climat, couplées au déclin constaté sur le niveau des nappes phréatiques, conduisent à penser qu’à l’avenir c’est moins d’eau douce, et non plus, qui sera disponible, » indique le rapport « Demande d’Energie et Ressources en Eau », publié l’an dernier par le Département de l’Energie.

« Les ressources en eau de surface n’ont pas augmenté en 20 ans, et les nappes phréatiques et les réserves sont en baisse à un rythme alarmant », indique ce document. « Certaines régions ont vu le niveau des nappes phréatiques baisser de 100 à 300 mètres au cours des 50 dernières années. »

« Si nous basculons de la consommation du pétrole en provenance de l’étranger vers celle de l’eau sur notre territoire, il faut nous assurer que nous en avons » suffisamment met en garde M. Webber.

Sur le Web :

Le rapport de l’Energy Department US : “Energy Demands on Water Resources.”


FMI : se préparer au pire (Version Originale Financial Times)

mars 27, 2008

Cette note est à lire avec la plus grande attention (désolé pour l’anglais!). C’est un tournant mondial qui s’annonce…
FMI : se préparer au pire (VO)

14 mars 2008

Le FMI met les points sur les i et demande aux responsables de « penser l’impensable, » c’est à dire de se préparer à affronter les pires scénarios. Les autorités semblent prendre conscience de ce que tous les observateurs avertis, et sans doute de nombreux lecteurs de CI, entrevoient depuis déjà un certain temps. Les mécanismes du marché sont au mieux inefficaces, le plus souvent néfastes, et ne permettent pas de juguler la crise. Seule la puissance publique permettra de limiter et de contrecarrer les effets de la spirale infernale déflationniste. Reste à briser le tabou régnant depuis vingt ans parmi les élites, qui fait du marché la référence indépassable. Une course de vitesse est désormais engagée, délimitée d’une part par le temps nécessaire aux cercles des pouvoirs pour tout d’abord accepter puis effectuer une révolution culturelle, et d’autre part les mécanismes implacables de la bombe à retardement qui s’est déclenchée en août. Dans tous les cas, le coût social et politique de cette leçon de choses grandeur nature sera très élevé. Et cette dimension, loin d’être négligeable, constitue un obstacle supplémentaire à l’action résolue des pouvoirs publics. Leurs obligations du jour ne peuvent qu’infliger un désaveu cinglant à leurs complaisances passées.

Par Krishna Guha, Financial Times, 12 mars 2008

Governments might have to intervene with taxpayers’ money to shore up the financial system and prevent a “downward credit spiral” from taking hold, the International Monetary Fund said on Wednesday.

John Lipsky, the IMF’s first deputy managing director, said : “We must keep all options on the table, including the potential use of public funds to safeguard the financial system.”

The statement by the senior IMF official marks the second radical policy intervention from the IMF this year. It had previously called on governments to consider using fiscal policy to offset the impact of the credit crisis on growth.

Mr Lipsky said : “I fully recognise an appropriate role for public sector intervention after market solutions have been exhausted.”

He urged policymakers to “think the unthinkable” and prepare now for what they would do if the worst case scenarios materialised and “low probability but high impact events” threatened to jeopardise global financial stability.

He warned of the risk that a “global financial decelerator” could take hold, in which rising defaults and margin calls from lenders triggered forced asset sales, driving down the value of collateral and forcing further forced sales.

The IMF deputy managing director’s comments make it clear that the fund is open in principle to the possibility of taxpayer-funded intervention in the market for mortgage securities as well as intervention to save individual banks from bankruptcy.

Mr Lipsky warned : “The risks of further escalation of this crisis are rising and decisive policy action will be needed.”

He said this crisis was different from recent past crises because both the financial markets and the banking system “have faltered simultaneously”. The first priority had to be to reverse the “spreading strains” in global financial markets and restore the functioning of the financial system in advanced economies.

Mr Lipsky said there should be no let up in the pressure on financial institutions to disclose losses but said pressure to deleverage “needs to be kept orderly”.

He also urged banks to recapitalise to avoid shrinking their balance sheet.

Stressing that this was a global problem – not one confined to the US – he said it would have to be addressed in a “global ­context”.

Mr Lipsky said the “first line of defence” remained monetary policy and interest rates. But monetary policy was “hampered” by problems in the credit markets and “there is a risk of a broader and more intense tightening in credit conditions”.

This was why the IMF was making the case that “there is likely to be a role in some countries for stepped-up counter-cyclical macroeconomic policy measures to help support demand”. Fiscal policy was the “second line of defence”.

But Mr Lipsky said “macroeconomic policies may not be sufficient to cushion the blow if an extreme event occurs” – making it essential that policymakers prepared for the possible need to intervene.


Début du credit crunch aux USA

mars 14, 2008

Les banques US pourraient essuyer 325 milliards de pertes dans un choc « systémique d’appel de marge », selon la JP Morgan
Par Walden Siew, Reuters, 8 mars 2008

JP Morgan, qui a envoyé un avis de défaut à la Thornburg Mortgage Inc après que cette entreprise n’ait pu honorer un appel de marge de 28 millions estime que ces appels de marge et les défauts de paiement qu’ils provoquent vont s’amplifier. Un fonds d’investissement appartenant au Carlyle Group a également fait défaut sur un appel de marge de 37 millions de dollars cette semaine.
« Un credit crunch systémique est en cours, provoqué par les dépréciations de titres subprime auxquelles les banques ont procédé, » avertit ce rapport co-signé par l’analyste Christopher Flanagan. « Nous pourrions décrire cette situation comme celle d’un d’appel de marge systémique. »
La crise du crédit qui a commencé il y a environ un an va probablement s’intensifier après la publication vendredi des mauvais chiffres sur l’emploi aux USA, qui « signalent très certainement une récession », estime la JPMorgan.
Le coût de la prime de risque associée aux obligations émises par les entreprises a atteint un nouveau record vendredi, dépassant les niveaux observés en octobre 2002 lors de l’explosion des faillites qui avait suivi l’éclatement de la bulle Internet. Les employeurs US ont procédé à des réductions d’effectifs en février pour le deuxième mois consécutif, détruisant 63000 emplois, ce qui représente la plus importante baisse mensuelle depuis près de cinq ans, selon le ministère du Travail américain.
« La faiblesse des chiffres de l’emploi en février indique que l’économie est en récession » constate la JP Morgan.
Le document de la JP Morgan contient de sombres prévisions pour l’immobilier lié au subprime. La banque, prévoit que la chute des prix dans le secteur atteindra 30%, au lieu de 25% dans sa précédente prévision. Ces prix ont baissé de 14% depuis la mi-2006, indique JP Morgan.
La publication des chiffres de l’emploi aux États-Unis intervient après l’annonce par la Fed qu’elle allait augmenter le montant de ses prêts à court terme (TAF) de 100 milliards de dollars afin de rassurer les marchés du crédit. La situation des assureurs obligataires, les monolines, et leurs efforts pour garder leurs notations pèse également sur l’atmosphère des marchés.


Le quadrillage en douceur de l’Afrique

mars 14, 2008

Par *René Naba
mercredi 5 mars 2008

Africom et Eufor : sous couvert de grands principes et de sigles abscons, le quadrillage en douceur de l’Afrique

Sous couvert de grands principes, l’ingérence humanitaire et la guerre contre le terrorisme, sous couvert de sigles abscons,
à coups d’Africom au Maghreb, de « Recamp » (1) dans l’Afrique francophone ou d’Eufor dans le centre du continent(2), le
quadrillage occidental de l’Afrique se fait en douceur, face aux bouleversements géostratégiques induits par l’émergence
de la Chine dans l’ancienne chasse gardée coloniale de l’Occident et la féroce bataille qui s’y déroule pour la maîtrise des
réserves stratégiques sur le flanc méridional de l’Europe.

Sur fond d’exacerbation de la controverse publique sur les bienfaits et les méfaits de la colonisation, son « rôle positif » et
ses séquelles, les « test ADN » et les « charters de la honte » en France, l’« immigration choisie » en Europe, la percée
chinoise s’est produite d’une manière pacifique propulsée par le déficit américain, un consistant matelas financier constitué
de plusieurs milliards de dollars de bons de trésor américains sur un continent que n’obère aucun passif colonial de la Chine.

Par son impact psychologique et ses conséquences à long terme, elle est comparable à la conquête arabe de la rive
méridionale de la Méditerranée qui a brisé le monopole de la navigation et du commerce dans l’ancien « Mare Notrum » et
l’Atlantique sud, déclenchant en retour les Croisades et la colonisation du continent africain en vue de rétablir le statut quo
ante.

I – Le grand jeu occidental en Afrique face la Chine

Au prétexte de la « guerre contre le terrorisme », les Etats-Unis s’emploient à mettre sur pied spécialement pour le continent
noir un corps d’armée qui prendra le nom de « VIII eme corps d’armée » américain afin d’achever le maillage militaire de la
planète par une présence physique opérationnelle sur l’ensemble des continents. L’AFRICOM dont la création a été décidée
en 2007 aura compétence sur les 50 Etats membres de l’Union Africaine, à l’exception de l’Egypte.
Sa mission officielle est de « développer la coopération militaire avec les pays africains, d’apporter un soutien à des missions non
militaires et de mener des opérations militaires sur le continent africain si elles sont décidées par le gouvernement américain ».

L’offensive diplomatique américaine en direction de l’Afrique s’est déployée crescendo depuis deux ans, parallèlement à la
pénétration chinoise, avec l’implication croissante des grands pontes de l’administration néo-conservatrice. Le ballet diplomatique
américain a été inauguré par le Général William Cape Ward (novembre 2007 à Addis-Ababa), commandant en chef de ce corps
d’armée, suivi de John Negroponte, l’ancien proconsul américain en Irak et responsable en chef du renseignement américain, puis
de Robert Gates, le nouveau secrétaire à la Défense, enfin de George Bush.

Point culminant de cette offensive, la tournée du président américain sur le continent noir à la mi-février 2008, à moins d’un an à la
fin de son mandat présidentiel, ne semble pas avoir réduit la résistance africaine à son projet. Quatre pays sollicités – Le Ghana,
la Zambie, le Nigeria et l’Algérie- y ont même opposé une fin de non recevoir à sa proposition.

Dans ce contexte, sauf revirement de dernière minute, le choix se porterait finalement sur le Maroc très désireux d’abriter le siège
du nouveau commandement de l’armée américaine pour l’Afrique, un moyen pour le Royaume chérifien de pérenniser sa
souveraineté sur le Sahara occidental face aux revendications indépendantistes de la République Arabe Saharouie Démocratique
(RASD) soutenue par Alger.

Le choix du Maroc de servir de pivot à la nouvelle force d’intervention américaine en Afrique, s’il était confirmé, se situerait dans le
prolongement de la coopération stratégique des Etats-Unis avec les pétromonarchies du Golfe. Il viendrait en complément de la
présence au Qatar, sur le golfe arabo-persique, du QG du Centcom, le commandement central américain qui ouvre une zone allant
du Maroc à l’Afghanistan, et de la base navale de Manama (Bahrein), QG de la V ème flotte américaine pour le golfe
arabo-persique/Océan indien.

Dans le droit fil de cette coopération, le Royaume chérifien s’est toujours situé en pointe du combat pour la défense des intérêts
occidentaux sur le continent africain, un combat qu’il confond avec la survie du régime monarchique. Membre du « Safary club »
au paroxysme de la guerre froide soviéto-américaine (1948-1989), le Maroc a assuré la protection et la survie des régimes
pro-occidentaux africains, notamment le Zaïre de Mobutu et le Togo de Eyadema au sein d’une alliance secrète conclue avec les
encouragements des Etats-Unis, entre l’Arabie saoudite, qui en était le financier, la France, son stratège, et le Maroc, son
exécutant.

Ce rôle souterrain a d’ailleurs été illustré tant par les complicités françaises dans la disparition de Mehdi Ben Barka, chef de
l’opposition marocaine, que par le rôle dépotoir assumé par le Maroc pour les tyrans déchus et décrétés ipso facto indésirables
par leur ancien protecteur malgré leur état de service patenté, comme ce fut le cas avec l’asile accordé au Président zaïrois
Mobutu, répudié par la France dont il a pourtant été un zélé serviteur pendant près de trente ans.

Dans le cas d’espèce, le choix du Maroc se serait porté par défaut, après le refus de l’Algérie et du Nigeria, deux acteurs majeurs
du continent d’accueillir le QG de l’Africom. Soucieux de diversifier leurs alliances, les Etats-Unis s’étaient d’abord tournés vers
ces deux puissances émergentes d’Afrique, bien que la première soit en butte à des actions de type terroriste et le second à des
troubles claniques.

Selon des informations de presse non encore confirmées officiellement, le QG de l’Africom devrait être édifié à l’extrême sud du
Maroc dans la région de Tan Tan, à la limite des frontières du Sahara Occidental, à proximité de la bourgade de Ras Dari,
choisie pour abriter ce projet. Du fait de sa proximité des côtes atlantiques marocaines, le site offre des facilités pour l’US Navy.
Outre la base de Tan Tan, les Etats-Unis disposent au Maroc de la base aérienne de Ben Jarir, à une soixantaine de kilomètres
de Marrakech ainsi que du site-relais de VOA (Voice of America) à Tanger. Le Maroc aurait donné son accord à l’installation du
QG de l’Africom en contrepartie de substantiels avantages financiers.

Cet arrangement dans ses volets militaires et financiers expliquerait les déboires de la France dans la vente du « Rafale » que
Jaques Chirac puis Nicolas Sarkozy ont vainement tenté de vendre au Royaume. Des déboires amplifiés d’ailleurs par les
dysfonctionnements des institutions françaises qui ont fait preuve dans cette transaction stratégique portant sur l’avenir du nouvel
avion de combat de supériorité aérienne, d’un amateurisme déconcertant, se lançant dans cette aventure sans concertation, d’une
manière concurrente, l’Elysée voulant placer à tout prix l’appareil en guise de produit d’appel pour les pétromonarchies arabes et le
constructeur Dassault, en comptable méticuleux de sa trésorerie, plutôt préoccupé de conserver la maîtrise de la détermination
des prix.

Survivance d’une tradition coloniale, l’Africom était auparavant rattaché au commandement européen à Stuttgart auprès de
l’USEUCOM (United States European Command). Selon le département d’Etat, la région du Sahel, notamment le Mali et la
Mauritanie, constituerait un abri potentiel pour les activistes islamistes. Auparavant, les Etats-Unis surveillaient l’Afrique à
travers trois commandements : Central Command (CENTCOM) dont la zone de responsabilité s’étendait sur 27 pays dont sept
sont africains, le commandement européen (EUCOM), sa zone couvrant 91 Etats dont 42 sont africains, le commandement
pacifique enfin (PACOM) qui a autorité sur une zone couvrant Madagascar et les îles en périphérie de l’est du continent africain.

Si le souci proclamé des Etats-Unis est de mener une guerre planétaire contre le terrorisme, la création d’un commandement
spécifique pour l’Afrique marque aussi d’une manière sous-jacente l’implication plus marquée de l’Amérique dans la compétition
que se livrent les grandes puissances pour la conquête des marchés africains particulièrement le pétrole qui fournit 30 pour cent
de la consommation mondiale.

Dans l’attente du déploiement de l’Africom, l’administration américaine avait aménagé en 2006-2007 dans le Golfe de Guinée une
base flottante, constituée de navires à très grande vitesse (swift ship) servis par un équipage de 300-400 marins pour la surveillance
côtière le long des pays riverains : Angola, Cameroun, Gabon, Ghana, Guinée équatoriale, Liberia, Sao-Tome et Principe, Sénégal
et Nigeria.

Le dispositif américain en Afrique est complété en Afrique orientale par la co-location de la base française de Djibouti « Le camp
Lemonier », ainsi que de la base aéro-navale de Diego-garcia dans l’Océan indien, et par le nouveau rôle de gendarme confié à
l’Ethiopie dans sa répression des mouvements islamistes dans la zone, notamment en Somalie.

Le positionnement américain à Djibouti a notamment pour mission de détecter les groupes terroristes en liaison avec ceux du
Moyen-Orient. Le gouvernement américain soupçonne, en effet, l’organisation Al-Qaïda de s’être implantée en Afrique de l’est, en
particulier en Somalie qui aurait abrité, selon Washington, le comorien Fazul Abdullah Mohammed et le kenyan Saleh Ali Saleh
Nabhan, impliqués dans les attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998 au cours desquels
deux cent vingt quatre personnes avaient été tuées.

Ces suspicions fondées ou non expliquent le coup de force éthiopien soutenu par les Américains contre la Somalie en 2007 ayant
débouché sur l’éviction du pouvoir du régime des « Tribunaux islamiques » à Mogadiscio. Le positionnement américain à Djibouti,
face au Golfe, permet en outre le contrôle stratégique de la route maritime qu’emprunte un quart de la production pétrolière
mondiale.

La base de Djibouti permet ainsi aux Etats-Unis et à la France de dominer l’extrémité orientale de la vaste bande pétrolière
traversant l’Afrique considérée désormais comme vitale pour leurs intérêts stratégiques, une bande allant de l’oléoduc Higleg-Port
Soudan (1600 km) dans le sud-est à l’oléoduc Tchad-Cameroun (100 km) et au Golfe de Guinée dans l’Ouest. Un poste d’opération
américain en Ouganda donne aux Etats-Unis la possibilité de contrôler le sud-Soudan où se trouve le gros des réserves
soudanaises de brut.

II- Face à la Chine, l’humanisme sélectif des pays occidentaux au Darfour

L’Amérique importe 15 pour cent du pétrole africain pour sa consommation domestique. Mais la concurrence est rude avec la
Chine : L’Angola est d’ores et déjà le principal fournisseur de pétrole à la Chine devant l’Arabie saoudite, avec 456.000 barils/jour,
alors que le Soudan et le Nigeria, deux bêtes noires des pays occidentaux sur le continent, ont octroyé d’importantes concessions
pétrolières à la Chine, et que des informations persistantes, sur fond de rumeurs de presse sur une probable déstabilisation du
président Joseph Kabila, font état d’un troc imminent entre la Chine et la République du Congo prévoyant la livraison de trois mille
tonnes de cuivre en contrepartie de la construction de 3000 kilomètres de routes et d’infrastructures annexes (hôpitaux,
établissements scolaires, électrification de villages etc.).

Signe de la défiance que suscite la politique occidentale en général et la politique américaine en particulier, l’ancien président
nigérian Olusegun Obasanjo (1976-1979/1999-20O7), s’exprimant en sa qualité de président du pays le plus peuplé d’Afrique
(130 millions d’habitants) et premier producteur africain de pétrole, n’avait pas hésité à enfreindre les usages diplomatiques pour
souhaiter à son homologue chinois dans son allocation de bienvenue que « la Chine dirige le Monde ».

Selon les prévisions des stratèges occidentaux, l’Afrique subsaharienne risque de supplanter le Moyen-orient en tant que principal
fournisseur énergétique des Etats-Unis. L’Afrique occidentale dispose de près de soixante milliards de barils de réserves pétrolières
avérées. Son pétrole à faible teneur en soufre, est un brut doux, fort apprécié par les pétroliers américains.De nouveaux gisements
sont signalés au Cameroun, au Gabon, en Guinée équatoriale et en Mauritanie, qui deviendra un pays exportateur vers la fin de la
décennie.

Parallèlement à ses découvertes, les Etats-Unis ont multiplié les initiatives diplomatiques et militaires en vue de sceller les pays
africains à la stratégie globale américaine. Des points d’intervention favorisant le déploiement rapide des forces américaines ont été
aménagés dans la zone sahélienne sénégalo-malienne, ainsi qu’en Namibie à la frontière avec l’Angola. Des opérations conjointes
avec les pays du Sahel ont été lancées en 2003-2004 contre le groupe Salafiste pour la prédication et le combat (GPS) dans le
cadre du « programme de contre-terrorisme en Afrique ».

Les attaques contre les touristes français en Mauritanie en décembre 2007, entraînant l’annulation du rallye automobile Paris-Dakar
et son transfert vers l’Amérique latine, de même que l’attentat contre l’ambassade israélienne à Nouakchott témoignent des
réticences locales et régionales au déploiement américain en Afrique.

Dans ce grand jeu des puissances, l’Afrique émerge comme champ de bataille stratégique, dont la Chine en a fait sa ligne de front
dans sa recherche d’une plus grande influence mondiale, triplant son commerce avec le continent, verrouillant ses ressources
énergétiques, et, fait plus grave pour l’avenir, assurant l’éducation des futures élites africaines dans les universités chinoises.

C’est dans ce contexte qu’il importe d’appréhender le conflit du Darfour. Les appels incessants à des interventions humanitaires au
Soudan, principalement de la France, sont destinés en premier lieu à contrecarrer l’influence grandissante de la Chine qui a réussi
le contournement de l’Europe par l’Afrique à qui elle inflige de surcroît une rude et traumatisante concurrence dans son ancienne
chasse gardée.

Le nouvel humanitarisme sélectif des anciennes puissances coloniales, qui fustigent le Soudan mais couvrent de mansuétude
d’aussi redoutables autocrates que le tchadien Idriss Déby, son prédécesseur Hissène Habre ou encore le libyen Mouammar
al-Kadhafi, parait sans consistance face au poids d’une Chine, sans passif colonial avec l’Afrique, dispensant de surcroît un
important flot de liquidités, sans contrepartie politique.

La mise en place de l’Eufor, le corps expéditionnaire européen chargé de s’interposer entre les belligérants aux confins
soudano-tchadiens répond autant à des considérations humanitaires qu’au souci des Occidentaux de créer un glacis stratégique
au centre de l’Afrique, à proximité de la plateforme opérationnelle de la Chine dans la zone, un cordon sanitaire identique à celui
que les pays occidentaux veulent établir autour de l’Iran, l’autre grand fournisseur d’énergie de la Chine.

Le dérapage à l’automne 2007 de la ténébreuse opération prétendument humanitaire de l’affaire de l’« Arche de Zoe » sur
l’exfiltration de faux orphelins prétendument du Darfour participe de cette pression à forte charge émotive, à fort dividende médiatique
pour un interventionnisme plus marqué des pays occidentaux au Soudan par le biais du Darfour.

Le redéploiement militaire français en Afrique annoncé depuis l’Afrique du sud, le 28 février, par le président Nicolas Sarkozy, loin
d’opérer un bouleversement stratégique dans les relations franco-africaines, participe de ce même souci de discrétion efficace. Le
Recamp (renforcement des capacités africaines de maintien de la paix) est une opération à double détente visant à associer des
pays tiers (Afrique, Europe, ONU) aux opérations militaires françaises en Afrique dans le but de partager les coûts et de diluer les
responsabilités, tout en conservant la maîtrise des opérations. Un chef d’œuvre de ravalement cosmétique d’un repositionnement
militaire identique au dispositif américain dans le Golfe (Arabie saoudite, Bahrein, Qatar, Koweit et Irak), face à l’Iran.

Toute conscience se pose en s’opposant. L’Occident a constamment forgé des concepts pour assurer sa domination sur le reste
du Monde. Il en a été de la théorie du « Res Nullus » et du « Fardeau de l’Homme blanc » justifiant les conquêtes coloniales.
Constamment besoin d’un ennemi extérieur pour cimenter sa cohésion et perpétuer sa suprématie.

Depuis la fin de la II ème Guerre mondiale (1939-1945), toute une littérature belliqueuse a développé les thèmes sur le péril rouge
(contre le communisme), avant de se rabattre après l’implosion de l’Empire soviétique (1989) sur le péril vert (l’Islam), et, dans le
domaine de la stigmatisation, « le juif bolchévique » a cédé la place au « nazislamisme ». Notons que le « péril vert » est un jalon
intermédiaire préludant à la naissance du « péril jaune » (Chine, Inde, Japon) qui sera d’actualité lorsque ses trois pays majeurs
d’Asie auront parachevé leur phase de montée en puissance, vers l’an 2025.

A cette date, l’Occident aura perdu le monopole de la puissance et partant son rôle prescripteur. Il devra, par la force des choses,
composer. Dur métier pour celui qui a constamment imposé, dur apprentissage de la diversité. Composer avec les autres
composantes de la planète. Cette échéance explique sa frénésie d’acquisition de gages territoriaux et énergétiques (Irak,
Afghanistan, Darfour, Balkan) en vue d’aborder la prochaine étape en position de force dans une « stratégie de transformation du
réel », qui se réduit en une quête désespérée visant à enrayer un déclin prévisible par le maintien de « Droits acquis » aux faîtes de
la puissance.

Quant à la France, qui abrite l’un des plus importants patrimoines immobiliers des dirigeants africains —pas moins de 47
résidences somptueuses rien que pour Omar Bongo (Gabon) et son beau-père Denis Sassou Nguesso (Congo)- elle est conduite,
sous l’effet de cette compétition, à un partenariat contraignant avec les Etats-Unis. Contrainte à une coopération militaire avec
l’Amérique, en raison de son infléchissement atlantiste, elle est contrainte aussi de subir de plein fouet la concurrence américaine
dans son « pré-carré ». Une transaction mutuellement féconde…mais au bénéfice exclusif des Américains.

En somme, et, pour reprendre le jargon politique à la mode, une offre « win, win » gagnant, gagnant pour les Américains, et pour
eux seuls, sur les deux tableaux, avec en contrepartie pour la France, l’illusion de participer au « grand jeu mondial » sur le seul
continent où elle dispose encore d’une certaine influence.

Lointaines réminiscences de ses déboires coloniaux, l’activisme de la France au Soudan au-delà du débauchage de la Libye pour
en faire un substitut à l’Algérie dans la fourniture du gaz et un marché sécurisé pour ses exportations militaires et ses centrales
nucléaires, pourrait, d’une manière sous-jacente, répondre à son souci de purger son « complexe de Fachoda » (3), le désastre
militaire et diplomatique français subi dans ce pays contre les Anglais au XIX me siècle durant la phase de conquête coloniale
écartant durablement la France des eaux du Nil

Notes :

1-Recamp (Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix) : Ce concept recouvre le nouveau dispositif français en
Afrique mis en place progressivement depuis l’été 2007. Il consiste à associer des pays européens et africains et éventuellement
les organisations internationales aux opérations de maintien de la paix dans le double but de partager les coûts et donc de réduire
les frais pour la France et de diluer les responsabilités évitant le sempiternel tête à tête France-Afrique. Quatre pôles correspondent
à quatre « sous-régions » et dessinent ce que pourrait être la future carte des implantations françaises. Il s’agit de Dakar (Sénégal),
Libreville (Gabon), Djibouti et La Réunion. Dans chacun de ses pôles, la France a créé un petit état-major et prépositionné du
matériel. Ils participent à l’entraînement des armées des pays de la région et sont censés accueillir des officiers européens.

2- EUFOR TCHAD/RCA : est une opération militaire de transition chargée notamment de la protection de la population en proie à la
guerre civile dans l’Est du Tchad et dans le Nord-Est de la République centrafricaine. Sa mise en place a été décidée par l’Union
Européenne le 28 janvier 2008, dans le cadre de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD), en vue de faire face à la
crise du Darfour dans la zone frontalière soudano-tchadienne. Forte de trois membres, dont le contingent français en constitue
l’ossature (1.700 membres), l’Eufor Tchad est commandée par le général de Corps d’armée Patrick Nash

3-La crise de Fachoda : Dans l’imaginaire collectif français, l’épreuve de force qui opposa Paris et Londres, en 1898, demeure
comme le plus important revers militaire et diplomatique, une profonde humiliation infligée par le Royaume uni à la France sur le
continent africain. Ce sérieux incident diplomatique au retentissement considérable en pleine phase d’expansion coloniale entraîna
la fin des ambitions françaises sur l’Egypte et la zone nilotique (Egypte, Soudan, Ouganda), alors qu’elle avait été le maître d’oeuvre
du percement du Canal de Suez. Le site de Fachoda (ou Kodok) est situé à 650 km au sud de la capitale soudanaise Khartoum.

http://renenaba.blog.fr

*René Naba

Ancien responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence France Presse, ancien conseiller du Directeur Général de RMC/Moyen orient, chargé de l’information. A paraître prochainement : « Il était une fois la dépêche d’agence » Editions l’Armoise- 8, Rue des Lions saint Paul 75004 Paris septembre 2007.Rene Naba est également l’auteur des ouvrages suivants :

« Aux origines de la tragédie arabe”- Editions Bachari 2006. “Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français”- Harmattan 2002.

« Rafic Hariri, un homme d’affaires, premier ministre » (Harmattan 2000). « Guerre des ondes, guerre de religion, la bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen » (Harmattan 1998).


Le quadrillage en douceur de l’Afrique

mars 14, 2008

Par *René Naba
mercredi 5 mars 2008

Africom et Eufor : sous couvert de grands principes et de sigles abscons, le quadrillage en douceur de l’Afrique

Sous couvert de grands principes, l’ingérence humanitaire et la guerre contre le terrorisme, sous couvert de sigles abscons,
à coups d’Africom au Maghreb, de « Recamp » (1) dans l’Afrique francophone ou d’Eufor dans le centre du continent(2), le
quadrillage occidental de l’Afrique se fait en douceur, face aux bouleversements géostratégiques induits par l’émergence
de la Chine dans l’ancienne chasse gardée coloniale de l’Occident et la féroce bataille qui s’y déroule pour la maîtrise des
réserves stratégiques sur le flanc méridional de l’Europe.

Sur fond d’exacerbation de la controverse publique sur les bienfaits et les méfaits de la colonisation, son « rôle positif » et
ses séquelles, les « test ADN » et les « charters de la honte » en France, l’« immigration choisie » en Europe, la percée
chinoise s’est produite d’une manière pacifique propulsée par le déficit américain, un consistant matelas financier constitué
de plusieurs milliards de dollars de bons de trésor américains sur un continent que n’obère aucun passif colonial de la Chine.

Par son impact psychologique et ses conséquences à long terme, elle est comparable à la conquête arabe de la rive
méridionale de la Méditerranée qui a brisé le monopole de la navigation et du commerce dans l’ancien « Mare Notrum » et
l’Atlantique sud, déclenchant en retour les Croisades et la colonisation du continent africain en vue de rétablir le statut quo
ante.

I – Le grand jeu occidental en Afrique face la Chine

Au prétexte de la « guerre contre le terrorisme », les Etats-Unis s’emploient à mettre sur pied spécialement pour le continent
noir un corps d’armée qui prendra le nom de « VIII eme corps d’armée » américain afin d’achever le maillage militaire de la
planète par une présence physique opérationnelle sur l’ensemble des continents. L’AFRICOM dont la création a été décidée
en 2007 aura compétence sur les 50 Etats membres de l’Union Africaine, à l’exception de l’Egypte.
Sa mission officielle est de « développer la coopération militaire avec les pays africains, d’apporter un soutien à des missions non
militaires et de mener des opérations militaires sur le continent africain si elles sont décidées par le gouvernement américain ».

L’offensive diplomatique américaine en direction de l’Afrique s’est déployée crescendo depuis deux ans, parallèlement à la
pénétration chinoise, avec l’implication croissante des grands pontes de l’administration néo-conservatrice. Le ballet diplomatique
américain a été inauguré par le Général William Cape Ward (novembre 2007 à Addis-Ababa), commandant en chef de ce corps
d’armée, suivi de John Negroponte, l’ancien proconsul américain en Irak et responsable en chef du renseignement américain, puis
de Robert Gates, le nouveau secrétaire à la Défense, enfin de George Bush.

Point culminant de cette offensive, la tournée du président américain sur le continent noir à la mi-février 2008, à moins d’un an à la
fin de son mandat présidentiel, ne semble pas avoir réduit la résistance africaine à son projet. Quatre pays sollicités – Le Ghana,
la Zambie, le Nigeria et l’Algérie- y ont même opposé une fin de non recevoir à sa proposition.

Dans ce contexte, sauf revirement de dernière minute, le choix se porterait finalement sur le Maroc très désireux d’abriter le siège
du nouveau commandement de l’armée américaine pour l’Afrique, un moyen pour le Royaume chérifien de pérenniser sa
souveraineté sur le Sahara occidental face aux revendications indépendantistes de la République Arabe Saharouie Démocratique
(RASD) soutenue par Alger.

Le choix du Maroc de servir de pivot à la nouvelle force d’intervention américaine en Afrique, s’il était confirmé, se situerait dans le
prolongement de la coopération stratégique des Etats-Unis avec les pétromonarchies du Golfe. Il viendrait en complément de la
présence au Qatar, sur le golfe arabo-persique, du QG du Centcom, le commandement central américain qui ouvre une zone allant
du Maroc à l’Afghanistan, et de la base navale de Manama (Bahrein), QG de la V ème flotte américaine pour le golfe
arabo-persique/Océan indien.

Dans le droit fil de cette coopération, le Royaume chérifien s’est toujours situé en pointe du combat pour la défense des intérêts
occidentaux sur le continent africain, un combat qu’il confond avec la survie du régime monarchique. Membre du « Safary club »
au paroxysme de la guerre froide soviéto-américaine (1948-1989), le Maroc a assuré la protection et la survie des régimes
pro-occidentaux africains, notamment le Zaïre de Mobutu et le Togo de Eyadema au sein d’une alliance secrète conclue avec les
encouragements des Etats-Unis, entre l’Arabie saoudite, qui en était le financier, la France, son stratège, et le Maroc, son
exécutant.

Ce rôle souterrain a d’ailleurs été illustré tant par les complicités françaises dans la disparition de Mehdi Ben Barka, chef de
l’opposition marocaine, que par le rôle dépotoir assumé par le Maroc pour les tyrans déchus et décrétés ipso facto indésirables
par leur ancien protecteur malgré leur état de service patenté, comme ce fut le cas avec l’asile accordé au Président zaïrois
Mobutu, répudié par la France dont il a pourtant été un zélé serviteur pendant près de trente ans.

Dans le cas d’espèce, le choix du Maroc se serait porté par défaut, après le refus de l’Algérie et du Nigeria, deux acteurs majeurs
du continent d’accueillir le QG de l’Africom. Soucieux de diversifier leurs alliances, les Etats-Unis s’étaient d’abord tournés vers
ces deux puissances émergentes d’Afrique, bien que la première soit en butte à des actions de type terroriste et le second à des
troubles claniques.

Selon des informations de presse non encore confirmées officiellement, le QG de l’Africom devrait être édifié à l’extrême sud du
Maroc dans la région de Tan Tan, à la limite des frontières du Sahara Occidental, à proximité de la bourgade de Ras Dari,
choisie pour abriter ce projet. Du fait de sa proximité des côtes atlantiques marocaines, le site offre des facilités pour l’US Navy.
Outre la base de Tan Tan, les Etats-Unis disposent au Maroc de la base aérienne de Ben Jarir, à une soixantaine de kilomètres
de Marrakech ainsi que du site-relais de VOA (Voice of America) à Tanger. Le Maroc aurait donné son accord à l’installation du
QG de l’Africom en contrepartie de substantiels avantages financiers.

Cet arrangement dans ses volets militaires et financiers expliquerait les déboires de la France dans la vente du « Rafale » que
Jaques Chirac puis Nicolas Sarkozy ont vainement tenté de vendre au Royaume. Des déboires amplifiés d’ailleurs par les
dysfonctionnements des institutions françaises qui ont fait preuve dans cette transaction stratégique portant sur l’avenir du nouvel
avion de combat de supériorité aérienne, d’un amateurisme déconcertant, se lançant dans cette aventure sans concertation, d’une
manière concurrente, l’Elysée voulant placer à tout prix l’appareil en guise de produit d’appel pour les pétromonarchies arabes et le
constructeur Dassault, en comptable méticuleux de sa trésorerie, plutôt préoccupé de conserver la maîtrise de la détermination
des prix.

Survivance d’une tradition coloniale, l’Africom était auparavant rattaché au commandement européen à Stuttgart auprès de
l’USEUCOM (United States European Command). Selon le département d’Etat, la région du Sahel, notamment le Mali et la
Mauritanie, constituerait un abri potentiel pour les activistes islamistes. Auparavant, les Etats-Unis surveillaient l’Afrique à
travers trois commandements : Central Command (CENTCOM) dont la zone de responsabilité s’étendait sur 27 pays dont sept
sont africains, le commandement européen (EUCOM), sa zone couvrant 91 Etats dont 42 sont africains, le commandement
pacifique enfin (PACOM) qui a autorité sur une zone couvrant Madagascar et les îles en périphérie de l’est du continent africain.

Si le souci proclamé des Etats-Unis est de mener une guerre planétaire contre le terrorisme, la création d’un commandement
spécifique pour l’Afrique marque aussi d’une manière sous-jacente l’implication plus marquée de l’Amérique dans la compétition
que se livrent les grandes puissances pour la conquête des marchés africains particulièrement le pétrole qui fournit 30 pour cent
de la consommation mondiale.

Dans l’attente du déploiement de l’Africom, l’administration américaine avait aménagé en 2006-2007 dans le Golfe de Guinée une
base flottante, constituée de navires à très grande vitesse (swift ship) servis par un équipage de 300-400 marins pour la surveillance
côtière le long des pays riverains : Angola, Cameroun, Gabon, Ghana, Guinée équatoriale, Liberia, Sao-Tome et Principe, Sénégal
et Nigeria.

Le dispositif américain en Afrique est complété en Afrique orientale par la co-location de la base française de Djibouti « Le camp
Lemonier », ainsi que de la base aéro-navale de Diego-garcia dans l’Océan indien, et par le nouveau rôle de gendarme confié à
l’Ethiopie dans sa répression des mouvements islamistes dans la zone, notamment en Somalie.

Le positionnement américain à Djibouti a notamment pour mission de détecter les groupes terroristes en liaison avec ceux du
Moyen-Orient. Le gouvernement américain soupçonne, en effet, l’organisation Al-Qaïda de s’être implantée en Afrique de l’est, en
particulier en Somalie qui aurait abrité, selon Washington, le comorien Fazul Abdullah Mohammed et le kenyan Saleh Ali Saleh
Nabhan, impliqués dans les attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998 au cours desquels
deux cent vingt quatre personnes avaient été tuées.

Ces suspicions fondées ou non expliquent le coup de force éthiopien soutenu par les Américains contre la Somalie en 2007 ayant
débouché sur l’éviction du pouvoir du régime des « Tribunaux islamiques » à Mogadiscio. Le positionnement américain à Djibouti,
face au Golfe, permet en outre le contrôle stratégique de la route maritime qu’emprunte un quart de la production pétrolière
mondiale.

La base de Djibouti permet ainsi aux Etats-Unis et à la France de dominer l’extrémité orientale de la vaste bande pétrolière
traversant l’Afrique considérée désormais comme vitale pour leurs intérêts stratégiques, une bande allant de l’oléoduc Higleg-Port
Soudan (1600 km) dans le sud-est à l’oléoduc Tchad-Cameroun (100 km) et au Golfe de Guinée dans l’Ouest. Un poste d’opération
américain en Ouganda donne aux Etats-Unis la possibilité de contrôler le sud-Soudan où se trouve le gros des réserves
soudanaises de brut.

II- Face à la Chine, l’humanisme sélectif des pays occidentaux au Darfour

L’Amérique importe 15 pour cent du pétrole africain pour sa consommation domestique. Mais la concurrence est rude avec la
Chine : L’Angola est d’ores et déjà le principal fournisseur de pétrole à la Chine devant l’Arabie saoudite, avec 456.000 barils/jour,
alors que le Soudan et le Nigeria, deux bêtes noires des pays occidentaux sur le continent, ont octroyé d’importantes concessions
pétrolières à la Chine, et que des informations persistantes, sur fond de rumeurs de presse sur une probable déstabilisation du
président Joseph Kabila, font état d’un troc imminent entre la Chine et la République du Congo prévoyant la livraison de trois mille
tonnes de cuivre en contrepartie de la construction de 3000 kilomètres de routes et d’infrastructures annexes (hôpitaux,
établissements scolaires, électrification de villages etc.).

Signe de la défiance que suscite la politique occidentale en général et la politique américaine en particulier, l’ancien président
nigérian Olusegun Obasanjo (1976-1979/1999-20O7), s’exprimant en sa qualité de président du pays le plus peuplé d’Afrique
(130 millions d’habitants) et premier producteur africain de pétrole, n’avait pas hésité à enfreindre les usages diplomatiques pour
souhaiter à son homologue chinois dans son allocation de bienvenue que « la Chine dirige le Monde ».

Selon les prévisions des stratèges occidentaux, l’Afrique subsaharienne risque de supplanter le Moyen-orient en tant que principal
fournisseur énergétique des Etats-Unis. L’Afrique occidentale dispose de près de soixante milliards de barils de réserves pétrolières
avérées. Son pétrole à faible teneur en soufre, est un brut doux, fort apprécié par les pétroliers américains.De nouveaux gisements
sont signalés au Cameroun, au Gabon, en Guinée équatoriale et en Mauritanie, qui deviendra un pays exportateur vers la fin de la
décennie.

Parallèlement à ses découvertes, les Etats-Unis ont multiplié les initiatives diplomatiques et militaires en vue de sceller les pays
africains à la stratégie globale américaine. Des points d’intervention favorisant le déploiement rapide des forces américaines ont été
aménagés dans la zone sahélienne sénégalo-malienne, ainsi qu’en Namibie à la frontière avec l’Angola. Des opérations conjointes
avec les pays du Sahel ont été lancées en 2003-2004 contre le groupe Salafiste pour la prédication et le combat (GPS) dans le
cadre du « programme de contre-terrorisme en Afrique ».

Les attaques contre les touristes français en Mauritanie en décembre 2007, entraînant l’annulation du rallye automobile Paris-Dakar
et son transfert vers l’Amérique latine, de même que l’attentat contre l’ambassade israélienne à Nouakchott témoignent des
réticences locales et régionales au déploiement américain en Afrique.

Dans ce grand jeu des puissances, l’Afrique émerge comme champ de bataille stratégique, dont la Chine en a fait sa ligne de front
dans sa recherche d’une plus grande influence mondiale, triplant son commerce avec le continent, verrouillant ses ressources
énergétiques, et, fait plus grave pour l’avenir, assurant l’éducation des futures élites africaines dans les universités chinoises.

C’est dans ce contexte qu’il importe d’appréhender le conflit du Darfour. Les appels incessants à des interventions humanitaires au
Soudan, principalement de la France, sont destinés en premier lieu à contrecarrer l’influence grandissante de la Chine qui a réussi
le contournement de l’Europe par l’Afrique à qui elle inflige de surcroît une rude et traumatisante concurrence dans son ancienne
chasse gardée.

Le nouvel humanitarisme sélectif des anciennes puissances coloniales, qui fustigent le Soudan mais couvrent de mansuétude
d’aussi redoutables autocrates que le tchadien Idriss Déby, son prédécesseur Hissène Habre ou encore le libyen Mouammar
al-Kadhafi, parait sans consistance face au poids d’une Chine, sans passif colonial avec l’Afrique, dispensant de surcroît un
important flot de liquidités, sans contrepartie politique.

La mise en place de l’Eufor, le corps expéditionnaire européen chargé de s’interposer entre les belligérants aux confins
soudano-tchadiens répond autant à des considérations humanitaires qu’au souci des Occidentaux de créer un glacis stratégique
au centre de l’Afrique, à proximité de la plateforme opérationnelle de la Chine dans la zone, un cordon sanitaire identique à celui
que les pays occidentaux veulent établir autour de l’Iran, l’autre grand fournisseur d’énergie de la Chine.

Le dérapage à l’automne 2007 de la ténébreuse opération prétendument humanitaire de l’affaire de l’« Arche de Zoe » sur
l’exfiltration de faux orphelins prétendument du Darfour participe de cette pression à forte charge émotive, à fort dividende médiatique
pour un interventionnisme plus marqué des pays occidentaux au Soudan par le biais du Darfour.

Le redéploiement militaire français en Afrique annoncé depuis l’Afrique du sud, le 28 février, par le président Nicolas Sarkozy, loin
d’opérer un bouleversement stratégique dans les relations franco-africaines, participe de ce même souci de discrétion efficace. Le
Recamp (renforcement des capacités africaines de maintien de la paix) est une opération à double détente visant à associer des
pays tiers (Afrique, Europe, ONU) aux opérations militaires françaises en Afrique dans le but de partager les coûts et de diluer les
responsabilités, tout en conservant la maîtrise des opérations. Un chef d’œuvre de ravalement cosmétique d’un repositionnement
militaire identique au dispositif américain dans le Golfe (Arabie saoudite, Bahrein, Qatar, Koweit et Irak), face à l’Iran.

Toute conscience se pose en s’opposant. L’Occident a constamment forgé des concepts pour assurer sa domination sur le reste
du Monde. Il en a été de la théorie du « Res Nullus » et du « Fardeau de l’Homme blanc » justifiant les conquêtes coloniales.
Constamment besoin d’un ennemi extérieur pour cimenter sa cohésion et perpétuer sa suprématie.

Depuis la fin de la II ème Guerre mondiale (1939-1945), toute une littérature belliqueuse a développé les thèmes sur le péril rouge
(contre le communisme), avant de se rabattre après l’implosion de l’Empire soviétique (1989) sur le péril vert (l’Islam), et, dans le
domaine de la stigmatisation, « le juif bolchévique » a cédé la place au « nazislamisme ». Notons que le « péril vert » est un jalon
intermédiaire préludant à la naissance du « péril jaune » (Chine, Inde, Japon) qui sera d’actualité lorsque ses trois pays majeurs
d’Asie auront parachevé leur phase de montée en puissance, vers l’an 2025.

A cette date, l’Occident aura perdu le monopole de la puissance et partant son rôle prescripteur. Il devra, par la force des choses,
composer. Dur métier pour celui qui a constamment imposé, dur apprentissage de la diversité. Composer avec les autres
composantes de la planète. Cette échéance explique sa frénésie d’acquisition de gages territoriaux et énergétiques (Irak,
Afghanistan, Darfour, Balkan) en vue d’aborder la prochaine étape en position de force dans une « stratégie de transformation du
réel », qui se réduit en une quête désespérée visant à enrayer un déclin prévisible par le maintien de « Droits acquis » aux faîtes de
la puissance.

Quant à la France, qui abrite l’un des plus importants patrimoines immobiliers des dirigeants africains —pas moins de 47
résidences somptueuses rien que pour Omar Bongo (Gabon) et son beau-père Denis Sassou Nguesso (Congo)- elle est conduite,
sous l’effet de cette compétition, à un partenariat contraignant avec les Etats-Unis. Contrainte à une coopération militaire avec
l’Amérique, en raison de son infléchissement atlantiste, elle est contrainte aussi de subir de plein fouet la concurrence américaine
dans son « pré-carré ». Une transaction mutuellement féconde…mais au bénéfice exclusif des Américains.

En somme, et, pour reprendre le jargon politique à la mode, une offre « win, win » gagnant, gagnant pour les Américains, et pour
eux seuls, sur les deux tableaux, avec en contrepartie pour la France, l’illusion de participer au « grand jeu mondial » sur le seul
continent où elle dispose encore d’une certaine influence.

Lointaines réminiscences de ses déboires coloniaux, l’activisme de la France au Soudan au-delà du débauchage de la Libye pour
en faire un substitut à l’Algérie dans la fourniture du gaz et un marché sécurisé pour ses exportations militaires et ses centrales
nucléaires, pourrait, d’une manière sous-jacente, répondre à son souci de purger son « complexe de Fachoda » (3), le désastre
militaire et diplomatique français subi dans ce pays contre les Anglais au XIX me siècle durant la phase de conquête coloniale
écartant durablement la France des eaux du Nil

Notes :

1-Recamp (Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix) : Ce concept recouvre le nouveau dispositif français en
Afrique mis en place progressivement depuis l’été 2007. Il consiste à associer des pays européens et africains et éventuellement
les organisations internationales aux opérations de maintien de la paix dans le double but de partager les coûts et donc de réduire
les frais pour la France et de diluer les responsabilités évitant le sempiternel tête à tête France-Afrique. Quatre pôles correspondent
à quatre « sous-régions » et dessinent ce que pourrait être la future carte des implantations françaises. Il s’agit de Dakar (Sénégal),
Libreville (Gabon), Djibouti et La Réunion. Dans chacun de ses pôles, la France a créé un petit état-major et prépositionné du
matériel. Ils participent à l’entraînement des armées des pays de la région et sont censés accueillir des officiers européens.

2- EUFOR TCHAD/RCA : est une opération militaire de transition chargée notamment de la protection de la population en proie à la
guerre civile dans l’Est du Tchad et dans le Nord-Est de la République centrafricaine. Sa mise en place a été décidée par l’Union
Européenne le 28 janvier 2008, dans le cadre de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD), en vue de faire face à la
crise du Darfour dans la zone frontalière soudano-tchadienne. Forte de trois membres, dont le contingent français en constitue
l’ossature (1.700 membres), l’Eufor Tchad est commandée par le général de Corps d’armée Patrick Nash

3-La crise de Fachoda : Dans l’imaginaire collectif français, l’épreuve de force qui opposa Paris et Londres, en 1898, demeure
comme le plus important revers militaire et diplomatique, une profonde humiliation infligée par le Royaume uni à la France sur le
continent africain. Ce sérieux incident diplomatique au retentissement considérable en pleine phase d’expansion coloniale entraîna
la fin des ambitions françaises sur l’Egypte et la zone nilotique (Egypte, Soudan, Ouganda), alors qu’elle avait été le maître d’oeuvre
du percement du Canal de Suez. Le site de Fachoda (ou Kodok) est situé à 650 km au sud de la capitale soudanaise Khartoum.

http://renenaba.blog.fr

*René Naba

Ancien responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence France Presse, ancien conseiller du Directeur Général de RMC/Moyen orient, chargé de l’information. A paraître prochainement : « Il était une fois la dépêche d’agence » Editions l’Armoise- 8, Rue des Lions saint Paul 75004 Paris septembre 2007.Rene Naba est également l’auteur des ouvrages suivants :

« Aux origines de la tragédie arabe”- Editions Bachari 2006. “Du bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français”- Harmattan 2002.

« Rafic Hariri, un homme d’affaires, premier ministre » (Harmattan 2000). « Guerre des ondes, guerre de religion, la bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen » (Harmattan 1998).


Le chef des forces américaines en Irak et en Afghanistan démissionne

mars 14, 2008

‘amiral William Fallon a démissionné, mardi 11 mars, de son poste de chef du Centcom (Central Command) de l’armée américaine. Cette zone géographique s’étend du Proche-Orient au Pakistan. A ce titre, l’amiral était le commandant en chef des guerres menées par les Etats-Unis en Irak et en Afghanistan.

Même si le département de la défense le nie, il apparaît que son départ a été exigé par la Maison Blanche. Tout est parti de la publication, dans la revue Esquire de ce mois, d’un long portrait-enquête, intitulé “Un homme entre guerre et paix”, écrit par le journaliste Thomas Barnett.

Celui-ci a rencontré à de nombreuses reprises l’amiral et ses proches. Et les propos qu’ils lui ont tenu, sans jamais prononcer le nom du président George Bush, sont sévères pour la vision des conflits dans l’actuelle administration américaine.

Chargé de veiller sur les intérêts vitaux américains dans la zone qu’il dirige, l’amiral Fallon – décrit par le journaliste comme un “brillant stratège” – n’élude pas la charge politique de sa fonction.

Concernant le président iranien Ahmadinedjad et la menace de “troisième guerre mondiale” que représenterait sa politique nucléaire militaire, selon M. Bush, l’amiral juge que “ces battements de tambours n’aident pas et sont inutiles”. Il dit attendre “qu’il n’y ait pas de guerre” avec l’Iran, et assure que c’est “à cela qu’il travaille”.

HOSTILE À UNE OFFENSIVE DE LONGUE DURÉE EN IRAK

Il se dit également adepte d’“avancer doucement en montrant son gros bâton”. C’est-à-dire opposé à des rodomontades sans les moyens de parvenir à ses fins. Il invite, au contraire, à commencer à chercher à comprendre comment fonctionne l’adversaire : “Les Iraniens sont comme les Chinois : ce serait génial d’amener l’Iran à jouer le jeu, à la fin”. Mais pour cela, il faut d’abord prendre langue et ne pas bloquer toute issue.

“Comment Fallon peut-il s’en sortir en affrontant si effrontément son propre commandant en chef ?”, se demandait M. Barnett, pour aussitôt ajouter : “La réponse est qu’il ne pourra s’en sortir encore très longtemps. Bush n’a pas l’habitude de subordonnés qui disent leurs pensées aussi librement que le fait Fallon, il pourrait en avoir assez”.

L’amiral, inquiet des conséquences selon lui néfastes de la guerre en Irak sur la modernisation de l’armée américaine, avait manifesté à l’automne son hostilité à la stratégie d’une “offensive” (surge) de longue durée dans ce pays, exigeant le retrait des trois-quarts des effectifs américains d’Irak d’ici à 2010.

George Bush a rendu hommage à un homme qui “a servi son pays avec honneur et détermination”. Evoquant “une accumulation de choses” qui ont mené l’amiral Fallon à quitter son poste, le secrétaire à la défense, Robert Gates a jugé “ridicule” l’idée que cette démission induirait une approche américaine plus belliqueuse envers Téhéran à l’avenir.

Chef de la majorité démocrate au Sénat, Harry Reid a déclaré : “Voilà un nouvel exemple du fait que l’indépendance et la franchise (…) ne sont pas bienvenues dans cette administration.”

Sylvain Cypel


Stiglitz : Irak, la guerre à 3 000 milliards

mars 14, 2008

Stiglitz estime le coût total de cette guerre à 3 000 milliards pour les USA auquels s’ajoutent 3 000 milliards pour le reste du monde. Ce total avoisine la moitié du PIB des USA. « Les Etats-Unis – et le monde – auront à en payer le prix pour les décennies à venir, » avertit le lauréat du Prix Nobel d’économie 2001.

Joseph Stiglitz, Toronto Star, 12 mars 2008

A l’approche de la date du 20 Mars, qui marque le cinquième anniversaire de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, le temps est venu d’établir un bilan de ces évènements.

Dans notre nouveau livre The Three Trillion Dollar War, Linda Bilmes, qui enseigne à Harvard, et moi-même, avons établi une estimation prudente du coût économique de la guerre pour les États-Unis à 3 000 milliards de dollars, et de ces coûts pour le reste du monde à trois autres milliers de milliards – ce qui est bien supérieur aux estimations de l’administration Bush avant la guerre.

L’équipe Bush a non seulement abusé l’opinion sur les coûts éventuels de la guerre, mais elle a également cherché à les occulter durant le déroulement de celle-ci.

Cela n’est guère surprenant. Après tout, l’administration Bush a menti sur tout le reste, depuis les armes de destruction massive de Saddam Hussein jusqu’à son lien supposé avec Al-Qaida. De fait, c’est uniquement après l’invasion que l’Irak est devenu un terrain de prédilection pour les terroristes.

L’administration Bush affirmait que la guerre coûterait 50 milliards de dollars. Les États-Unis consacrent désormais cette somme à la guerre d’Irak tous les trois mois.

Voici ce que représente ce chiffre : pour un sixième du coût de la guerre, les États-Unis pourraient assurer à leur système de sécurité sociale des fondements solides pour plus de cinquante ans, sans réduire les prestations ni augmenter les cotisations.

Par ailleurs, l’administration Bush a réduit les impôts pour les plus riches au moment même où elle s’engageait dans ces hostilités, et ce malgré le déficit budgétaire. En conséquence, elle a dû faire appel au crédit – souvent financé depuis l’étranger – pour payer cette guerre.

C’est la première fois dans l’histoire américaine où une guerre n’a pas exigé certains sacrifices de la part des citoyens par le biais de taxes plus élevées. Cette fois, la totalité des coûts a été transférée sur les générations futures.

A moins que les choses ne changent, la dette nationale des États-Unis – qui était de 5 700 milliards de dollars quand Bush est devenu président – sera augmentée de 2 milliards de dollars en raison de la guerre (qui viendront s’ajouter aux 800 milliards de dollars de déficit de l’administration Bush avant la guerre).

S’agit-il d’incompétence ou de malhonnêteté ?

Les deux sans doute.

La comptabilité de trésorerie pratiquée par l’administration Bush a mis l’accent sur les coûts présents, et non pas les coûts futurs, y compris les handicaps et les soins de santé pour les anciens combattants.

C’est seulement au bout de plusieurs années après le début de la guerre, que l’administration a décidé de construire les véhicules blindés qui auraient sauvé la vie des nombreux soldats victimes des explosifs placés au bord des routes.

Le gouvernement ne voulant pas réintroduire la conscription, et l’armée rencontrant des difficultés à recruter pour une guerre impopulaire, les troupes ont été obligées d’assurer deux, trois voire quatre tours de missions très stressants.

L’administration a tenté de dissimuler les coûts de la guerre à l’opinion publique américaine. Des groupes d’anciens combattants ont du utiliser le Freedom of Information Act [1] pour découvrir le nombre total de blessés – égal à 15 fois le nombre de morts.

Aujourd’hui, ce sont 52 000 anciens combattants qui ont été diagnostiqués souffrants de troubles post-traumatiques. Le gouvernement américain devra payer une pension d’invalidité à environ 40% des 1,65 million de soldats qui ont déjà été déployés.

Bien évidemment, cette hémorragie se poursuivra aussi longtemps que la guerre durera, avec une facture de soins de santé et d’invalidité s’élevant à plus de 600 milliards de dollars (en valeur actuelle).

L’idéologie et l’affairisme ont également joué un rôle dans l’augmentation des coûts de la guerre. L’Amérique a fait appel à des entreprises privées, plus onéreuses.

Un garde de sécurité employé par Blackwater peut coûter plus de 1000 dollars par jour, sans compter l’assurance pour invalidité et l’assurance-vie, qui sont payés par le gouvernement.

Lorsque le taux de chômage en Irak a bondi à 60%, l’embauche d’Irakiens aurait été logique, mais les entreprises ont préféré importer de la main-d’œuvre bon marché en provenance du Népal, des Philippines et d’autres pays.

Cette guerre n’a eu que deux vainqueurs : les compagnies pétrolières et celles du secteur de la défense. Le cours des actions d’Halliburton, la société que dirigeait le vice-président Dick Cheney, est monté en flèche. Mais au moment même où le gouvernement faisait de plus en plus appel aux entrepreneurs privés, il réduisait aussi ses contrôles.

Le prix le plus élevé de cette guerre mal conduite a été payé par l’Irak. La moitié de ses médecins ont été tués ou ont quitté le pays, le taux de chômage s’élève à 25% et, cinq ans après le début de la guerre, Bagdad a encore moins de huit heures d’électricité par jour.

Sur une population totale d’environ 28 millions, 4 millions de personnes sont déplacées et 2 millions ont fui le pays.

Les milliers de morts violentes ont accoutumé la plupart des occidentaux à ce qui se déroule en Irak : Un attentat à la bombe qui tue 25 personnes ne soulève plus d’intérêt.

Mais des études statistiques des taux de mortalité avant et après l’invasion révèlent une sombre réalité. Ils suggèrent que le nombre de décès supplémentaires serait compris entre un minimum de 450 000 dans les 40 premiers mois de la guerre (dont 150 000 morts violentes) et s’éleverait jusqu’à 600 000.

Avec tant de personnes en Irak qui souffrent tant et de tant de façons, il peut sembler cynique de discuter des coûts économiques.

Et il peut sembler particulièrement égocentrique de mettre l’accent sur le coût économique supporté par les USA, qui se sont engagés dans cette guerre en violation du droit international. Mais les coûts économiques sont énormes, et ils vont bien au-delà de dépenses budgétaires.

Les Américains utilisent souvent l’expression selon laquelle « il n’existe pas de repas gratuit ». Il n’existe pas non plus de guerre gratuite. Les Etats-Unis – et le monde – auront à en payer le prix pour les décennies à venir.

Joseph Stiglitz, lauréat 2001 du prix Nobel d’Economie, est professeur d’économie à l’Université de Columbia et co-auteur, avec Linda Bilmes, de The Three Trillion Dollar War : The True Costs of the Iraq Conflict.